π Un frisson d’admiration parcourt le public. Je crois un instant que Caracole va prendre l’avantage. Golgoth a levé le poing. Il hurle : « Prends ça, face de neige ! » et il se rassoit. La salle est estomaquée.
] Sélème : « L’arôme moral ? Ému, ce dessin rêve, il part natter ce secret tantra plié, vernissé d’écume. »
π Tout simplement magnifique. Caracole marque un silence assez long. Il encaisse. Puis s’appuyant sur « natter », il trouve :
¿’ Caracole : « Et tu le démêles, Sélème de lutte ? »
] Sélème : « Ici ? Non. Tu l’as, ressac, avalé ? Crac ! Car cela va casser… Salut ! »
¿’ Caracole : « Sniff ! À l’affin S ! »
] Sélème : « Élu, aimé, jeté, ô poète ! Je miaule ! »
¿’ Caracole : « Ah Élu, ça ! Je trace l’écart, éjacule, ha ! »
] Sélème : « Rupture de lien : un arc élève le reste et se révèle l’écran, une île de rut pur. »
¿’ Caracole : « Mon nom… »
] Sélème : « Hola Caracole, va à vélo caracal, oh ! »
¿’ Caracole : « Mon nom… Mon nom… »
] Sélème : « Ressasser, “Carac”, ressasser ! Oh, cela te perd répéta l’écho ! »
) La première passe d’arme sonna tel un assaut d’escrime, à la fois infiniment technique – et vif pourtant, vif en diable, si rapide que le juge de signe fut plusieurs fois débordé par l’empiétement des bottes et des parades. À l’évidence, le stylite n’avait jamais, jusqu’ici, rencontré un adversaire de la trempe de Caracole et il marqua une perceptible surprise à chaque riposte de notre troubadour dans un art qui, aussi besogneux fut-il, nécessitait, pour être pratiqué dans l’éloquence, de savoir choisir, parmi la banque secrète de phrases et d’anacycles propres à chaque orateur, ceux qui s’inséraient le plus adéquatement dans le dialogue tissé. J’avais lu dans les minutes d’une joute que le palindrome se gagnait au trait, c’est-à-dire, dans le jargon des rhéteurs, que celui qui parvenait à mener le dialogue, en imposant la direction du thème, prenait du même coup l’ascendant sur son adversaire, lui contraint d’improviser certaines répliques quand l’autre imposait son par cœur, ce qui s’avérait la position la plus incommode – et de loin.
∫ Le gong a retenti. Je préfère (à tout prendre) ma pauvre place, enfoncé dans ce fauteuil à côté de Coriolis que d’être là-bas, à tourner en rond sur ce disque, en me coltinant le blanc-bec. Quelle joute, mon Larco ! Ça ventile (un tantinet) plus vite dans leur cervelle que dans la tienne, faut avouer ! Tout le monde se rabat maintenant sur les jurés qui annotent, qui vérifient, qui comparent les laisses des deux bestiasses. Caracole est furieux contre lui-même. Il a flanché à quelques secondes du gong, infoutu de riposter à la longue tirade du stylite, butant sur une ébauche foireuse de palindrome, perdant pied sur deux répliques, au pire moment. Ce final va peser sur les jurés, mauvais impact. Dans son coin, le stylite a repris cet air de fausse classe (qui agace tellement Coriolis), il se tient assis en tailleur, confiant le bougre, tordu comme un linge sec, priant je ne sais quel dieu bâtard des colonnes, avec sa modestie de saule pleureur.
) Dire dans quelle mesure Caracole improvisa ses laisses, dans quelle exacte mesure il s’inspira des pauvres mots tracés sur ma tablette ou s’il les tira d’un fond constitué par-devers lui, j’en serais incapable – toujours est-il qu’il n’avait jamais utilisé le moindre palindrome devant la horde et qu’il répugnait – c’était ma conviction – aux aspects les plus sottement spectaculaires de la technique langagière, lui préférant la prose libre. Restait que sa prestation avait enthousiasmé la salle, ce qui me rassurait beaucoup parce que cette réaction signifiait, de la part des connaisseurs, que le fait de n’avoir pas été écrasé d’entrée, dans un exercice manifestement taillé sur mesure pour le stylite, annonçait à leurs yeux une joute serrée, plus serrée en tout cas qu’à l’ordinaire.
— Quel têtard ! lâche Golgoth, très fort, en s’approchant de nous. Il nous dégobille une tambouille gourmâchée mille fois, il provise que dalle ! Ce tas de pus passe sa putain de vie bloqué sur son plot à se secouer les grelots dans la tronche et il te pond au presse-jus trois bouts de phrases à l’envers, sans queue ni fête, qu’il te ressort à la six-quatre-deux, la bouche en nouille, et on veut me faire croire que ce piaffeux est un cador de la rime ? Par le Contrevent, Carac, broie-moi cette face de cul ! Te laisse pas empommer ! Tu vaux dix fois ce mec !
— Les épreuves techniques le favorisent, Gogo. Reste tranquille, pose tes os et aspire par le nez ! Je le laisse prendre de l’avance aux deux premières épreuves. Pour pouvoir choisir la troisième… C’est tactico-tactique, capitaine !
x J’ai trouvé très beau que tous les racleurs aient tenu à assister au défi de Golgoth à l’air libre et non par les meurtrières de leur buron. Il y en avait tout le long du parcours, par grappes derrière chaque tour et sous les panneaux des réflecteurs ! On entendait de la nacelle du ballon leurs cris d’encouragements et leurs conseils, certains ont même essayé de le suivre et un racleur y est parvenu pendant deux kilomètres, en prenant une trace différente du Goth d’ailleurs. Son altercation avec l’Exarque, pour la défense d’un des leurs, a certes contribué à sa très forte popularité. Mais au-delà existe de toute façon une affinité profonde entre eux et nous. Pour eux, voir évoluer le neuvième Golgoth en contre, devant leurs yeux, dans leur univers familier, avait quelque chose d’unique et de fabuleux, ça restera un événement magique qu’ils n’oublieront jamais.
Nous avons passé la nuit entière en bas, dans la Carapace, leur auberge enterrée, à faire la fête avec eux et leur enthousiasme m’a bouleversée. Rarement avais-je ressenti une telle admiration, aussi sincère ni aussi fraîche, leurs prunelles scintillaient, les jeunes filles ne me quittaient plus, il y avait un cercle autour de chaque hordier, même Aoi, qui parle si peu, avait une cour énorme autour d’elle ! Golgoth rayonnait, il faisait plaisir à voir. Horst a parlé pour la première fois de la mort de son frère, les gens pleuraient, venaient le consoler. On a raconté toute la flaque de Lapsane, le combat de Te Jerkka face au Corroyeur, la tour Fontaine, le siphon, l’îloméduse qui a tué Barbak, la loutre de Sveziest, même l’arrivée dérisoire à Chawondasee.
Ici, ils ne sont informés de rien. Les courriers de l’aval envoyés par cerfs-volants autoporteurs sont interceptés par les services de l’Exarque à l’entrée du delta. Les voyageurs de marque ne descendent jamais dans le Fleuvent. Ils sont reçus dans le confort des tours puis ils repartent aval ou filent oblique. Je suis repartie au petit matin, avec dans les poches plus de cinquante vœux pour l’Extrême-Amont. Ils sont gravés sur des plaques en or brut longues comme un doigt. C’est une folie au regard de ce qu’ils gagnent. Ça va s’entasser dans le traîneau avec les autres, il y en a déjà pour plus de vingt kilos de métal, bien que nous en ayons fondu pour en faire des hélices ou des armes, depuis le temps. Avec Sov et Pietro, nous avons gardé – que dire : les meilleurs ? les plus émouvants ? les plus beaux ? C’est une vieille croyance contre laquelle nous ne pouvons rien, celle de croire que qui atteindra l’Extrême-Amont pourra exaucer son vœu intime et aussi tous ceux qu’il porte. Je ne peux même pas dire que moi-même, je n’y crois pas. Alors je prends ces cartouches en or, il y a tellement d’espoir en ceux qui vous les confient ! Je ne promets rien, je dis merci, souvent je les garde une semaine dans ma poche et je les lis le soir, avec Sov. Il aime bien.
— Après décompte, voici les résultats de la première épreuve : Sélème 32-Caracole 23 !
) Des sifflets isolés protestent et s’éteignent aussitôt. Caracole me regarde, il hausse les épaules en souriant, applaudit avec le reste de la salle et répond au salut un rien polaire du stylite.
— C’est un peu sévère, non ? osé-je en aparté.
— C’est normal, Sov-Sov, j’ai fait une petite faute d’inversion et j’ai patiné sur mes deux derniers palins. Il n’y a rien à dire !
Je le sens petit à petit monter en tension. Perdre les deux premières épreuves n’est pas dramatique si le retard reste modeste. Il ne faut pas céder plus de terrain surtout, contenir la dérive.
— La deuxième épreuve va porter sur…
Un roulement de gong, tambouriné avec frénésie, ajoute aux vibrations déjà pénibles du suspense. L’hélice en argent est à nouveau partie du haut du dôme, elle glisse le long de la hampe et vient achever son tournoi sur le disque de cuivre. Caracole secoue la tête plusieurs secondes avant l’arrêt définitif de l’hélice et il lâche, pour lui-même, un pfff désenchanté…
— Monovoyelle en O ! proclame, à la limite du cri de joie, le maître de cérémonie.
— Tu vas ramoner la cheminée lexicale, écuyer… (me glisse Carac). Racle tout ce que tu trouves en O dans le labyrinthe du vocabulaire, ça s’annonce féroce !
— Je rappelle la règle (poursuit l’arbitre) : les champions ne peuvent utiliser qu’une seule voyelle dans leurs laisses. Cette voyelle est donc le O. Dans aucun des termes employés ne peuvent figurer de A, de E, de I, de U ou de Y ! Chaque incartade est pénalisée d’un point accordé à l’adversaire. La notation tient compte de la rectitude syntaxique, pondérée 4, de la qualité de la phrase, pondérée 3, et de la pertinence des répliques, pondérée 2. Attention aussi aux répétitions ! Comme pour la première épreuve, les laisses sont dialoguées. La main est à… Caracole !
π Quelque chose me chiffonnait. Sans que je puisse le définir avec précision. Il y avait ce public, trié sur le volet. Public de lettrés, de nobles en quête d’exaltation littéraire et de religieux vétilleux. Avec une poignée de racleurs, invités pour faire pièce. Leur attention brillait d’une étincelle malsaine. Leurs rires étaient entendus et distanciés. Aucune indulgence. Une admiration équivoque, prompte à railler la moindre faiblesse.
Je mesurais bien, en les regardant, ce que je serais devenu hors de la Horde : un de ces princes de sang qui rectifiait leur toilette et tenait leur rang, faute de l’avoir conquis. De mon père, je me souvenais mal des leçons trop précoces. Mais restait ce leitmotiv : « Personne ne naît noble, Pietro. Et dans le peu qui le deviennent, la plupart le font contre leur origine. Ce que tu n’as pas conquis avec ton âme, n’espère pas le recevoir de quiconque, fut-ce tes parents. »
Et il y avait cette organisation, un rien compassée. La valse des palatins. La superposition des jurés et du juge de signe, du maître de cérémonie et de l’arbitre, du scorie et du lanceur d’hélice. Tout ce fatras, cet ampoulement. Ces sourires et ces regards croisés. Cette connivence.
— Je demande à notre scorie de régler le sablier sur cinq minutes… Scorie, s’il vous plaît ? Voilà. Silence dans les gradins ! La manche est lancée ! À qui l’aurais-je dit ? Et à quoi bon ? Mais l’incident du festin et les excès de Golgoth ivre, il m’était venu à l’esprit le lendemain qu’ils avaient pu être… provoqués. Que Golgoth aimait boire, la bande de Contre tout entière le savait. Qu’il était facile de piquer son orgueil, qu’aucun levier n’était plus efficace, une once de psychologie suffisait à le deviner. Et cette cohue… L’intervention de ce comte. La rapidité avec laquelle il avait jeté le gant au nom de l’Exarque. L’idée déjà très élaborée du défi qu’il avait proposé, impromptu. Mascarade ? Scène répétée et jouée ? Oroshi était déjà couchée quand la querelle a eu lieu. Elle n’a pu juger. Elle est très préoccupée par sa visite prochaine au pharéole des ærudits. Depuis Chawondasee, elle doute, comme Sov et moi, de plus en plus. Depuis l’Escadre frêle et même avant. L’exarque d’Alticcio est nommé et révoqué par le Conseil de l’Hordre. Il est en quelque sorte la tête de pont d’Aberlaas en Extrême-Amont. Pourquoi chercherait-il à nous compliquer l’accès à la porte d’Urle, à nous enferrer dans sa ville ? Morgue de dignitaire ? Démonstration d’autonomie face à l’Hordre ? Ça paraît improbable.
Les deux premières épreuves ne pouvaient guère être faussées. Elles dépendaient d’actions claires. Pas d’une notation de jurés. Celle-ci peut l’être, par le tirage au sort déjà. Par l’arbitre, par les jurés. Et si c’est le cas, quel recours aura-t-on ? Personne dans la horde, à part Sov, n’a les aptitudes techniques pour apprécier l’honnêteté des notes attribuées.
¿’ Caracole : « Ô Sov, ô mon Golgoth ! Osons donc ! Proposons ! Fonçons ! Go ! Dosons long nos solos d’or blond, ponçons nos borts oblongs, rocs dont sont forclos nos donjons ! »
] Sélème : « Vos donjons, lord, font rococos : fjords trop profonds, loch, port, plots, pontons : bof… Fronton nord, tholos, portor monobloc sont trop gros. »
¿’ Caracole : « Fort trognon, bosco ! Vos propos rodomonts font corps, font bloc. L’ost sot sort donc son moloch… Bon… »
] Sélème : « Mon front tord vos troncs, vos mots joncs. »
¿’ Caracole : « Nos socs ont donc torts ? Tond-on nos phlox, tonton ? »
] Sélème : « Nos fonds, kobold, nos stocks d’o, nos docks d’or sont des dons. »
— Faute ! hurle le juge de signe. L’article « des » contient un e. Un point pour Caracole !
) Golgoth est debout sur son fauteuil, il exulte. Caracole profite du brouhaha pour relire ma tablette, il saisit l’occasion au vol de prendre le trait au nez et à la barbe de Sélème et aligne cette réplique mordante :
¿’ Caracole : « Stop mon cochon, mon porc trop snob ! Stop ! Ton pognon corrompt ! Dors donc, hop, dodo ! Ton polochon coton, vos cocons, vos ronrons, ton confort sont vos lots. Roc d’os, fol lof, crocs chocs sont nos sorts ! Sonnons nos cors ! Mort au complot ! »
— Faaauuute ! hurle le juge de signe.
Je ne comprends pas tout de suite. Une clameur bruisse. – « Mort au complot » : le « au » contient un a et un u, seigneur Caracole, deux points pour Sélème ! Golgoth se lève, il rauque une injure incompréhensible et se rassoit, sous la pression de Pietro. Il est hors de lui. Sélème nous a repris la main. Nous n’avons quasiment plus de mots disponibles et les redites, implicitement, sont mal vues des jurés.
] Sélème : « Vos flocons fondront tôt hors sol. Vos flonflons pro domo font flop. »
¿’ Caracole : « Flop, floc, ploc sont rototos grosso modo, non ? Rots tocs dont vos boxons grognons – prononçons nos mots – font troc. »
] Sélème : « Oc ! Lors, nos boxons ont bon dos ! »
¿’ Caracole : « Bon nom donc… »
] Sélème : « Non, mot torchon ! »
¿’ Caracole : « Mot gnon, mon colon. »
] Sélème : « Sov, donc, pond ? »
¿’ Caracole : « Golgoth mord ton froc, Sov pond. »
] Sélème : « Confrontons : vos zoos sont fort féconds ! »
— Faute ! coupa à nouveau le juge de signe. Un point pour Caracole !
) Depuis une minute, le dialogue ralentit nettement, il s’épuise, faute de mots en o qui n’aient déjà été utilisés par Sélème ou par nous. J’efface en malaxant des pouces sur l’argile, au fur et à mesure, les mots employés, mais je ne parviens pas à en trouver de nouveaux. Ceux qui restent – tronçon, gong, lorgnon, toton, des verbes à la première personne du pluriel comme consolons, consommons, gondolons, confondons – sont très difficiles à placer et Caracole joue sur sa vista naturelle pour tenir le coup face à un stylite qui me paraît tout aussi démuni. Je jette un œil furtif au sablier. Le sable blanc ne forme plus qu’un petit tas : il faut surtout éviter la faute coûteuse. Je grave « clos » sur la tablette, encore « rognon » et « broc ». Caracole me regarde en plissant des yeux. C’est à lui de jouer. Le silence s’est réinstallé, pesant.
¿’ Caracole : « Sov, consommons nos rognons : tronçon, toton, lorgnon… »
] Sélème : « Sort-on son gros mot ? Volvox, gnomon, stolon vont. »
¿’ Caracole : « Do, sol, do, hop ! Composons prompt ! »
] Sélème : « Mon broc, ton bock : tossons ! »
¿’ Caracole : « Grog ? Scotch ? »
) Les battements rapides de gong qui annonçaient les dix dernières secondes retentirent au mauvais moment. Nous en étions réduits à attendre, avec appréhension, la dernière laisse du stylite, craignant le coup d’estoc. De fait, elle fut limpide, lui offrant une seconde fois un final de toute beauté.
] Sélème : « Gong ? Ton pot, troll poltron, clôt donc nos propos. Rompons ! »
) Le tonnerre d’applaudissements qui s’éleva crescendo des gradins me prit de court. Si l’épreuve m’avait paru rondement menée, avec quelques beaux échanges fluides, si Caracole m’avait paru à l’aise, l’ensemble valait-il, d’un point de vue intellectuel, la joute des palindromes ? À croire que le jeu presque enfantin des sonorités et le ton badin de Caracole, son aptitude remarquable à jouer chaque laisse, avaient enchanté le public – dont les travées supérieures, avec une chaleur roborative, scandaient le nom. Qui avait été le meilleur en toute objectivité, je n’aurais su le dire, encore qu’il me sembla que Caracole avait dominé la première partie de l’épreuve.
Les jurés délibérèrent pendant quelques minutes puis le décompte s’afficha sur les cylindres d’étain actionnés par le scorie : Sélème 26-Caracole 21. Ce qui portait le score total à : Sélème 58-Caracole 44. Une vraie douche ! J’étais déçu et désemparé : j’avais fait de mon mieux pour graver sur ma tablette le maximum de mots, Caracole les avait saisis au vol et ajustés les uns les autres telle une marqueterie de pierres sèches, le nombre de points de pénalité était identique de part et d’autre, et au final, on se retrouvait avec cinq points d’écart ! Les sifflements qui déchiraient les velours du palais confortaient mon sentiment d’injustice. Dès le début pourtant, je ne m’étais fait aucune illusion : j’avais anticipé que les jurés seraient favorables au stylite, au mieux pour ne pas déplaire à l’Exarque, au pire par partialité personnelle. Pour gagner, il ne suffirait pas d’être meilleur : il faudrait être spectaculairement supérieur – et Caracole en était le premier conscient.
— Joli boulot, Sov ! Grâce à tes verres d’O, ma poésie n’a jamais souffert de la soif. Héhé !
— Ça n’a pas suffit Carac…
— Ça a suffit, il a été dominé, ça se sentait à son vif. Son flot hésite, il recule dans ses certitudes, il se fragilise. Il sait à présent qu’il peut perdre. C’était tout ce que je voulais obtenir. À présent, la vraie joute commence pour lui…
x À bien y réfléchir, Golgoth n’a qu’une science honnête des écoulements. Il manie les huit principaux types de contrevent, connaît les variantes essentielles des six formes, il sait dessiner une trace théorique à partir d’une carte de Talweg. Pour le reste… La mécanique des fluides, les signatures turbulentes dans les sillages instationnaires, les écoulements détachés et rattachés selon le profil des corps et l’incidence du flux, les bords d’attaque et de fuite, toutes les finesses de l’aérodynamique théorique l’indiffèrent. Beaucoup dans la horde en ont depuis longtemps conclu qu’il contre à l’instinct – simple question de sang, d’hérédité. Chaque fois que je lui demande cependant, sur un contre précis, pourquoi il a choisi cette trace, il me donne presque toujours une réponse argumentée. Lapidaire souvent, mais sensée. Non, ce qui le sauve, ce qui en fait un traceur de haut niveau, perfectible à mon sens, mais très solide, n’est pas l’instinct (l’instinct, ce serait plutôt Arval : lui possède un contre proche de la magie animale). C’est cette confiance qu’il a dans le vent, comme si le vent, le vent abrupt même, à spasme, à sursaut, le vent sauvage, ne pouvait l’estropier. Le tuer oui, mais ça, justement : il y est prêt.
Face aux flux massifs et granulaires comme l’était hier le lit du Fleuvent, je n’ai jamais cessé, en trente-six ans, d’avoir peur. Je sais apprivoiser un furvent, contrer sous crivetz, remonder un torrent de sable, oui. Je connais de ces vents les principes d’écoulement théoriques, la modélisation turbulente, la texture volumique – je sais les lire in situ, y réagir, les surmonter. Mais je n’y parviens qu’en donnant à mon intellect puissance sur mes émotions, qu’en refoulant la poussée panique des viscères. Golgoth ne théorise pas, il ne raisonne pas en terme de risque ou de probabilité. La mort possible, il l’a acceptée une fois pour toutes dans son face-à-face avec le vent. À cause de son frère ? Sûrement. Sa façon d’aller chercher la bagarre au cœur du flux, de mettre son corps en proue, d’appuyer en frontal, comme hier, dans les zones à découvert, d’oser ces traces droites amont quand l’économie musculaire préconiserait d’abattre, de chercher l’abri, puis de lofer progressivement en attendant l’accalmie, il la tient d’une forme de fusion avec l’élément air, d’un corps-à-corps confiant. L’aident certes sa charpente trapue, un tronc en quille aérodynamique mais surtout, on l’oublie trop : des appuis excellents sur toutes les surfaces – en partie grâce à cette manie de kicker le sol à chaque pas, en partie par son centre de gravité très bas, en partie parce que, face aux rafales, il se laisse aller juste ce qu’il faut pour ne pas suranticiper les turbulences, si bien qu’il gîte peu et corrige en coulée – un signe qui ne trompe pas.
— Notre tradition veut que le perdant ait le privilège de choisir la dernière épreuve de la joute. Monseigneur Caracole, quelle épreuve choisissez-vous ?
π L’arbitre se recule au bord du disque. Le stylite, toujours assis en tailleur, baisse la tête et prie. Le disque tourne doucement sur lui-même. La nuit est maintenant presque tombée. Sous la lueur des feux clairs ventilés dans des coupoles, à même les parois du dôme, le cuivre étincelle en reflets roux. Derrière les vitres du Palais, des centaines de racleurs se sont amassés. Ils forment une foule sombre que contiennent les hallebardiers. La nouvelle a circulé qu’ils avaient débordé les gardes au pied de la tour. Ils ont emprunté le colimaçon en nombre. Ils viennent nous soutenir. Par souci d’apaisement, les palatins ont fixé des tubes d’écoute. Leur cône prend le son au-dessus de la scène et le répercute à l’extérieur par une bouche évasée. Le procédé permet aux racleurs amassés sur la plate-forme d’entendre la joute. Il les dissuade d’entrer. Pour l’instant en tout cas.
Caracole a laissé le suspense monter. Il se tient debout, majestueux dans son manteau d’arlequin. Il fait face au public en se tenant sur le pourtour du disque. La rotation le fait défiler devant l’amphithéâtre. Tout son visage sourit :
— Je choisis… stylibre !
— Quelle variante ?
— Solo sur syllabe. Par strophes, avec répliques alternées. – En combien de manches ?
— Deux manches en syllabes choisies. Plus une troisième manche en pure cavale.
— Vous choisissez donc cette forme résolument moderne que nos sophistes appellent le cappizzano ?
— Précisément, maître !
— Bien. C’est un choix fort courageux. Votre Altesse, Messeigneurs Tourangeaux, Chers Racleurs qui nous honorez de votre présence nombreuse, je vous demande, pour cette dernière épreuve de la joute qui oppose nos deux champions, la plus parfaite attention ! Le retard pris par le troubadour de la Horde s’élève désormais à quatorze points. L’épreuve finale se jouera donc, sur son choix exprès, en cappizzano. Vous connaissez l’enjeu inhabituel qui pèse sur ce duel. Il ne s’agit pas du combat de deux maîtres et de deux orgueils. Il s’agit de l’honneur de la 34e Horde du Contrevent, de sa Trace et de son avenir ! Je vous demande par conséquent, auguste assistance, d’encourager notre invité pour ce dernier duel qui s’annonce, par la qualité impressionnante des deux concurrents, en tout point exceptionnel.
(Applaudissements nourris.)
— Le choix de la première syllabe échoit au stylite. Je rappelle que cette syllabe doit apparaître aussi souvent que possible dans les strophes, selon le principe du cappizzano, tout en pesant aussi peu que possible sur l’élégance générale. Stylite Sélème, quelle syllabe choisissez-vous ? Le stylite regarde pour la première fois de la joute Caracole dans les yeux. Puis il articule :
— Fou !
— Fou ? La syllabe « fou » ?
— Oui.
— Soit ! La main est à Caracole…
) À peine l’arbitre avait-il fait signe que Caracole attaqua. Il ne m’avait demandé ni liste de mots, ni expressions – il me les demanda à la cinquième laisse seulement. Par son ton, par son timbre très sonore, par cette agressivité souple de félin du verbe qu’il montrait en situation de chasse, je sus qu’il allait manger du stylite. La salle ne savait pas ce qui l’attendait, ce serpent de Sélème non plus. Il commença par une stance violente dont j’eus à peine le temps de noter les mots en fou, afin d’éviter qu’il les réutilise. À l’évidence, il s’était décidé à déstabiliser le stylite blanc par des attaques ad hominem. Celui-ci, mis sur la défensive, prit pour tactique de modérer la tension du combat.
¿’ Caracole :
« Oui, je rime à la foudre,
à la fougue,
sans garde-fou
Je fourbis mes lames
Et déjà tu bafouilles,
tu cafouilles
Et tu blâmes… »
] Sélème :
« Pour répondre à tes échauffourées
J’agite devant toi le foulard
Cette joute n’est pas un défouloir
Si tu cherches le coup fourré,
Tu te fourres le doigt dans l’œil
Je ne me laisserai pas bafouer
Si ta langue fourche, gare à l’écueil
Car mes laisses sont fouillées… »
¿’ Caracole :
« Foutaises ! Fourbe foutraque,
Tes laisses sont rouillées,